Subjectivation subversive
2004
Article paru en juin 2004 dans la revue Passages
http://www.revuepassages.fr/
Il existe aujourdhui une confusion entre savoir et sanction du savoir. Une confusion entre savoir faire et savoir être. Labolition du sujet par sa captation dans une norme correspond à lintention politique qui sous-tend la volonté de légiférer sur la psychanalyse. La psychanalyse est une pratique subversive. Parce quelle engage le sujet à se révéler en tant que tel, la psychanalyse est un frein au conditionnement de masse.
La psychothérapie peut senseigner, ses techniques, ses postulats, ses textes. Mais cela na de sens que dans la diversité, et dans la liberté. Il ny a pas de norme possible à quoi la psyché devrait se conformer. La psyché ne peut vivre que dans le mouvement et la création, lentreprise de normalisation ne peut que létouffer. La psychothérapie en tant que discipline unique, univoque, codifiée, nexiste pas.
Définir le bien de lautre dune façon générale est en soi une absurdité. Il nest de vérité du bien que particulière. Une quelconque pratique psychothérapeutique dont la visée est le bien du patient pose la question du jugement et de la norme, de cet autre qui, lui, saurait ce quest le bien pour le patient. Cest tout au contraire la chute de ce fantasme qui permet au patient de passer, de revenir à sa condition de sujet. Il est exorbitant le pouvoir de celui qui décide du bien pour lautre. Chaque personne doit pouvoir se dissocier de lidentité de patient. Cest ce processus qui permet la subjectivation. Être soi.
La psychothérapie et la psychanalyse sont des pratiques différentes, non seulement en termes de techniques, mais en termes dobjectif. Lamalgame qui a été fait par certains que la psychanalyse serait une psychothérapie est un contresens absolu. La psychothérapie reste du côté de la suggestion, de lapport de contenu à la psyché de lautre. La psychanalyse, dans sa théorie et sa pratique, namène pas de contenu, mais révèle le dispositif psychique du sujet. Il y a dans ces deux pratiques presque une opposition, disons une opposition éthique. Pourquoi donner des préférences et des jugements absolus ? Toute forme dembrigadement est soupçonnable. Toute défense rigide dune chapelle est à interroger.
La volonté dévaluer les pratiques psychanalytiques et psychothérapeutiques masque un désir de pouvoir sur les âmes, un désir de conditionnement, un désir denfermement de lautre, de privation du désir. Nous sommes des êtres désirants. Se soutenir de son désir est ce qui fonde léquilibre dans le social. La volonté dévaluer le champ psychanalytique est un désir dannexion de lautre. Il nest possible dévaluer la pratique analytique quau prix de la tuer. La mise en place dun quelconque processus dévaluation de type universitaire, ou clanique, sagissant des écoles, est une négation de la liberté dont la psychanalyse a besoin pour être et croître.
© Emmanuel Bing 2004